collection spring summer 2023
un film de Keren Ann

Cette saison, Barbara Bui a confié la réalisation de son film printemps-été 2023 à l’auteure-compositrice-interprète Keren Ann. L’artiste a également créé la bande-son, une composition pour piano qui met en scène deux personnages incarnés par les acteurs Laëtitia Eïdo et Romain Brau. Pour une œuvre totale, Keren Ann signe un texte poétique et sensible lu par une voix off, dans lequel elle décrit son lien émotionnel aux textures et aux matières, nourri des pages de Woolf et de Wilde, des couplets de Dylan et Springsteen. Pour la musicienne-réalisatrice la dégaine Barbara Bui est éminemment cinématographique, c’est donc naturellement qu’elle se met en mouvement à l’écran. Rencontre entre deux créatrices qui partagent le même langage artistique - un vocabulaire rock aux éclats de tendresse.

Comment vous êtes-vous rencontrées ?
Barbara Bui : Je connais et j’adore la musique de Keren Ann depuis très longtemps. J'ai eu très envie de l’habiller ! Dès qu’on s’est rencontrées, nous nous sommes comprises instantanément... Nous avons tellement de goûts en commun. Nous avons eu envie de faire quelque chose de fort ensemble.

Keren Ann : J’ai toujours suivi le travail de Barbara et je suis très familière de sa marque. Ce qui m’intéresse chez les artistes c’est le son de leur expression. Incontestablement, Barbara a une identité stylistique qui lui est propre. Elle donne aux classiques, aux choses qui nous inspirent une nouvelle dimension, elle les remodèle. Très vite, je me suis attachée à son univers créatif.

C’est étonnant, il y a comme fusion de vos de langages artistiques respectifs…
Barbara Bui
: Tout à fait. Notre rencontre humaine est aussi une rencontre de propos, de messages, de sentiments. Le film se veut l’expression de ce partage. 

Keren Ann : J’ai toujours connu la marque via son identité visuelle très rock, mais il n’est pas seulement question d’image : l’attitude est au cœur du propos de Barbara. De la même manière, mon rock ne s’exprime pas toujours d’un point de vue rythmique, il se lit aussi dans l'intensité, dans l'atmosphère, dans la démarche. Je retrouve cela dans l’univers Barbara Bui, et notamment dans la collection printemps-été 2023 qui est très intense au niveau des matières utilisées, des couleurs, des formes. Quand on enfile une pièce Barbara Bui, on a tout de suite une attitude. On la reconnaît instantanément dans la ligne des vestes, des pantalons mais aussi des robes. C’est tout ce que j’aime et je me sens très moi dans ces designs. Avec cette nouvelle collection, Barbara donne encore plus de profondeur à son éternelle dégaine et lui offre une nouvelle lecture très printanière. J’ai eu très envie de mettre cela en valeur, visuellement mais aussi à travers la narration du film. Le rock Barbara Bui existe aussi dans la manière dont on raconte ses vêtements. Les deux personnages incarnés par Laëtitia Eïdo et Romain Brau transmettent cette attitude et ils nous la font ressentir.

Barbara, votre collection printemps-été se prête bien, une fois encore, à l’exercice filmique… 
Barbara Bui :
Absolument. Cette saison, j’ai imaginé une balade pop-rock avec un esprit San Francisco. Ce que je trouve vraiment très intéressant dans un film comme celui-ci, c’est qu’il ne s’agit pas de montrer de la mode pour de la mode. La sensibilité de Laëtitia et Romain s’expriment à travers les vêtements ; ils vivent la mode, c’est différent. C’est une autre manière d’exprimer de la mode, en sortant d’une vision figée, des clichés roboratifs qu’on a l’habitude de voir.  

Keren Ann, comment met-on en mouvement l'attitude Barbara Bui, comment filme-t-on cette ligne si singulière ?
Keren Ann :
Bien évidemment on connaît la force des silhouettes Barbara Bui, mais ici j’avais envie de créer des contrastes : comment attendrit-on une telle audace ? Comment montre-t-on la peau ? En musique, les silences, les soupirs sont vraiment essentiels ; je pense que dans la mode la peau tient ce rôle-là. Dans ce film, je voulais aussi montrer comment Barbara visualise la peau quand elle crée un vêtement. Cela me rappelle ce moment où, au piano, je soulève les mains pour laisser l’écho naturel se prolonger... J’avais envie que l’on ressente cela dans le film. 

Dans ce film très poétique, vous explorez aussi l’idée d’un mélange des genres dans un partage androgyne des vestiaires. Comment avez-vous mis en scène cette idée ? 
Keren Ann :
Pour ma génération, cette manière de confondre les genres a toujours existé. J’ai toujours vu des femmes porter des smokings et des hommes porter des vêtements plus fluides. Aujourd’hui on en fait tout un sujet, mais cela a toujours été présent et notamment, dans la mode de Barbara. Elle incarne cette idée que tout peut être porté à partir du moment où l’on se sent bien dans les lignes, dans les matières. Quand le vêtement est raconté, peu importe le genre de celui qui le porte. Laëtitia et Romain ont deux personnalités très fortes et je pense qu’ils se retrouvent instinctivement dans les pièces Barbara Bui. Naturellement, la caméra a pu suivre leur gestuelle, leur façon de se mouvoir comme si nous les regardions prendre la pose devant un miroir. Nous avions envie de raconter cette proximité de regards, je pense qu’elle transparaît à travers l’écran, qu’on se sent proche d’eux.

Barbara Bui : Par ailleurs, je pense qu’il est temps de faire accepter l’idée que les hommes peuvent aussi d’exprimer de la douceur, de la sensibilité, d’exposer leurs fragilités. L’expression, le caractère d’une personne sont indépendantes de la question du genre.

On ressent un rapport quasi charnel avec les matières. À ce propos, Keren Ann, vous écrivez ces lignes d’une grande beauté : « Je voulais connaître le feutre et le satin pour faire croire à mon corps que nous étions à Kunming ou à Chengdu. Je voulais écouter Sinatra et marcher lentement mais sûrement dans un smoking blanc avec le foulard Cheval Turc de ma mère. » Ou le vêtement comme lieu de souvenirs...
Barbara Bui :
Cela nous surprend parce qu’on a l’habitude de parler de la mode seulement à travers des questions d’apparat et d’apparence… Ici, Keren Ann nous parle du rapport intime qu’on peut avoir avec les vêtements. C’est très personnel.

Keren Ann : Entre la narration, les acteurs et les images, c'est comme si la collection venait à nous. On pose une question très simple : que ressentons-nous dans nos habits ? Notre journée, notre bien-être dépendent parfois d’eux.

Keren Ann, parlez-nous de la bande-son que vous avez composée et du texte que vous avez écrit pour l’accompagner...
Keren Ann :
J’ai fait le choix de ne pas faire une musique avec des guitares électriques parce que le rock est déjà très présent dans les vêtements de Barbara Bui. J’avais envie de donner une autre interprétation à son travail. Je voulais quelque chose de plus baroque au piano pour accompagner la narration. Le texte parle de notre rapport viscéral et instinctif aux vêtements. Nous avons tous un lien avec la mode qu’on le veuille ou non, qu’on l’assume ou pas. La mode est sensorielle : tout est question de textures, de toucher, de matières, de corps. Ce sont ces sensations que je voulais explorer.

La mode de Barbara est très audacieuse et très puissante mais elle est encore plus forte dans son humilité. C’est la force dans la tendresse. Et en même temps ce n’est jamais simple : sa mode provoque toujours un effet « Wow » !

Comment avez-vous sélectionné les looks qui sont présents dans le film ?
Barbara Bui : Nous avons fait une première sélection générale puis nous avons affiné notre choix en accord avec les acteurs, pour laisser la possibilité à leur personnalité de s’exprimer. L’histoire écrite par Keren Ann nous a aussi beaucoup guidées.
Keren Ann : Nous avons souhaité que tout soit très fluide et que les acteurs se sentent à l’aise dans les vêtements. Et puis, toutes les deux on aime bien essayer de trouver l’équilibre dans les contrastes.
Barbara Bui : On cherche les subtilités, les tensions, les décalages ; on fuit les monoblocs. Nous avons aussi cela en commun.

Vous avez aussi filmé cette idée de pluralité des expressions permises par le vêtement. C’est aussi ce qu’offre la mode de Barbara : une émancipation à travers une multitude d’options. 
Barbara Bui :
Nous évoluons constamment, nos envies changent d’un jour à l’autre. L’important est de ne pas se sentir figé dans un style ou dans une apparence et d'avoir la liberté d’oser.

Keren Ann : Avec les vêtements Barbara Bui on peut être à fois Anna Magnani, Sophia Loren ou Françoise Hardy… Et c’est pareil pour les hommes : on peut être James Stuart, Charlie Chaplin… À un moment, dans le film, les deux personnages portent exactement le même haut, et chacun le vit différemment, même s’ils sont presque dans la même posture. Nous incarnons les vêtements mais parfois ce sont eux qui nous portent.

Keren Ann, avez-vous imaginé la musique du film avant ou après avoir vu la collection ?
Keren Ann :
Avant. J’avais besoin de construire le film dans ma tête avant le tournage. Je prépare énormément les choses en amont car j’ai besoin que le jour J tout soit très fluide. Quand tout est planifié, cela laisse paradoxalement la place aux intuitions, aux changements, aux erreurs. Je me sens très à l'aise de changer les choses. C’est un peu comme dans le jazz ou le rock : tout est très codifié et en même temps on est très libre dans le format imposé.

Barbara, la musique irrigue votre marque. Est-ce qu'elle vous accompagne lorsque vous créez ?
Barbara Bui :
Si je travaille chez moi à la maison le soir, oui ou quand j’ai besoin de m’isoler et d’empêcher le stress du studio de me contaminer... L’univers musical de ma marque est quelque chose de très sensuel et sensible, ce n’est pas une posture intellectuelle. 

Dans le film, il y a aussi des moments de contemplation comme suspendus, des instants de poésie…
Keren Ann :
Quand on essaye un habit, nous faisons tous une pause devant le miroir et puis il y a des attitudes qu’on adopte sans se voir, sans savoir... J’adore cette notion dans la physique quantique qui dit que chaque élément change d’attitude à partir du moment où il est observé. Tant qu’on n’observe pas un être, on ne peut pas savoir comment il réagira... Nous avions envie de saisir des moments suspendus, ces instants où les acteurs oublient la caméra. Comme des moments volés en quelque sorte.

Barbara Bui : Ces moments volés, ce sont souvent les plus beaux moments. Dans la photographie, j’ai toujours préféré les clichés pas calculés, pris hors séance de pose. Je redoute les images froides, pas incarnées. Dans le film, nous avons l’impression d’entrer dans la vie des personnages.
Keren Ann : Pour installer une proximité, nous avons imaginé des regards-caméra : c’est la caméra qui bouge et les personnages qui nous fixent, finalement c’est comme s’ils devenaient maîtres du jeu et on se demande alors : qu’est-ce qui peut bien se passer dans leur tête ?
Barbara Bui : J’adore lorsqu’ils ont ce regard très direct. Dans la vie beaucoup de gens s'échappent à eux-mêmes, n’ont pas ce regard frontal aux autres ou à la vie. Ici, ce qui est filmé dit justement tout le contraire.

DÉCOUVRIR LE FILM

https://youtu.be/XvfyJWb72hI